Bella Sylvaeque 1997 – Chapitre 1

CHAPITRE PREMIER

           Étendu dans la boue, Craig se demandait comment il était arrivé jusqu’ici. Et sans compter ce tonnerre qui résonnait dans sa tête. Il était las et avait d’autant plus de mal à reprendre ses esprits. Enfin, il ouvrit les yeux : il faisait nuit mais l’intense lumière des éclairs dans le ciel rendait possible sa vision. Il comprit qu’il se trouvait dans une forêt mais elle ne ressemblait pas à celle de Fontainebleau, plus sauvage, si l’homme y était venu, il ne s’y était pas attardé. Et puis cet orage, quel été pourri ! Alors qu’il y a quelques heures, le ciel semblait dégagé.

-« Oh, zut ! Quelle heure peut-il bien être ? Ca va gueuler à la maison. Maudit paintball ! Bon réfléchissons, si je vais par-là, je vais forcément retomber sur une route. Un coup d’auto-stop et le tour est joué ! »

           La pluie recommençait à tomber. Les arbres mystérieux avaient l’air de se réjouir de ce déluge, leurs branches gesticulaient sous le poids des feuilles inondées. CRAAC ! Un grand fracas venait de retentir derrière lui. Un arbre majestueux avait péri sous la colère divine. Hors de question de s’abriter sous l’un d’eux, il fallait par contre redoubler de prudence. Que les éclairs étaient féériques lorsqu’on se trouvait bien au chaud dans son appartement protégé par les paratonnerres de la ville !

-« Ce que je ne donnerais pas pour être dans mon lit avec un bon café fumant et ma petite cigarette ! »

           De grosses gouttes ruisselaient sur son visage tandis que ses vêtements épais lui collaient à la peau. Impossible de voir au loin la lumière rassurante d’un réverbère. Il serra la crosse de son arme à boules de peinture. Il tremblait à cause de la pluie froide qui attaquait son cou mais aussi parce que naissait la peur de la solitude dans cette nuit noire.

-« Je ferai mieux de trouver un refuge. Ca ne sert à rien de continuer dans cette gadoue ! »

-« Aaaah ! »

           La foudre avait de nouveau frappé au hasard, le faisant sursauter. Mais quelle chance ! La brève lumière lui avait permis de repérer une cavité dans un monticule de terre. Il hâta son pas dans cette direction et se blottit bien vite au creux de ce lit de fortune. Il ne tarda pas à somnoler, tout en grelottant, malgré les cordes de pluie qui martelaient le sol.

-« A l’aide ! »

           Il fut tiré de son sommeil par cet appel désespéré. Sans doute un rêve. Pas étonnant, après ce qu’il était en train de vivre. Au plus profond de lui, son subconscient lui criait ce qu’il aurait aimé dire lui-même si cela n’avait pas servi à rien, sinon à lui faire perdre tout sang-froid. Il faisait toujours nuit et la pluie exerçait toute sa puissance quand la même lamentation lui parvint aux oreilles. Cette fois-ci, ce n’était pas lui, à moins d’être les premières manifestations de sa démence. Le son provenait bien du dehors. Il s’aventura, l’espoir naissant de voir enfin une personne vivante, bien que ce soit pour lui demander son aide. Il s’approcha de la zone d’où venaient les cris. Il ne vit rien tout d’abord à l’exception d’un grand arbre abattu, frappé par la foudre. Puis il aperçut sous le tronc massif une ombre qui se débattait. De toute évidence, la personne était coincée. Sans hésiter, il saisit la première grosse branche qui lui tomba sous la main et s’en servit comme levier pour que l’ombre puisse se dégager. Il regarda la victime se dépêtrer de tous les branchages qui la gênaient, puis il relâcha ses muscles pour se rendre compte qu’il n’avait pas fait d’efforts aussi violents depuis des années.

-« Je vous remercie ! Pourriez-vous m’aider à me relever, je crois que ma jambe n’a pas supporté le choc. »

           La voix était celle d’une jeune femme.

****

forêt arbre brume

           Il la prit sous son bras et l’emmena vers l’abri. Le ciel commençait à s’assécher. Malgré la nuit et l’orage qui s’éloignait, ils n’eurent aucun mal à s’installer dans la cavité de la colline.

           Ils reprenaient leur souffle.

-« Vous vous appelez comment ? » , questionna la jeune femme.

-« Craig. »

-« Par quel heureux hasard ai-je pu vous rencontrer dans cette forêt lugubre ? »

           Sa jambe semblait lui faire mal. Il faudrait qu’un médecin l’examine au plus vite.

-« Je ne le sais pas moi-même ! Je donnerais tant pour pouvoir me réchauffer. »

-« J’ai quelques morceaux de bois assez secs dans mon sac à dos, mais je l’ai oublié près de l’arbre mort. »

-« Ne bougez pas, je vais le chercher. »

           A tâtons, il découvrit dans l’obscurité un sac couvert de boue. Il le ramassa et, comme il repartait, un objet sur lequel la faible lumière ambiante se réfléchissait attira son attention. Il le prit. C’était un pendentif représentant un dragon en argent admirablement sculpté. Il le rangea sans arrière pensée dans sa poche et revint.

           Elle était toujours là. Craig sortit les petites branches légèrement humides du sac et les disposa en tipi comme lui avait appris son père. Un nouveau problème se posait, il n’avait pas de feu. Impardonnable pour un fumeur mais les lois du jeu de rôle grandeur nature sont strictes : pas d’objet inutile sur soi ! La jeune femme remua puis tendit deux pierres au garçon.

-« Essayez avec ça, j’espère qu’elles ne sont pas trop mouillées. »

           Des pierres à silex ! Il n’aurait jamais imaginé se servir un jour de ce système archaïque. D’ailleurs comment se faisait-il qu’elle n’est pas de briquet ou d’allumette sur elle ? Il frotta les pierres comme il l’avait vu faire dans les films historiques mais sans résultat. Il recommença plusieurs fois et obtint enfin une étincelle. Après de nouvelles tentatives, il réussit à enflammer un petit branchage et le feu prit.

           Il vit le visage d’une magnifique jeune fille brune se laissant aller au sommeil. Elle devait être légèrement plus âgée que lui, 21 ou 22 ans tout au plus ! Elle portait un pantalon et un gilet de toile couleur forêt cousu avec d’épaisses cordelettes de cuir dans un style très médiéval, du moins pas loin de ce qu’il s’était imaginé en jouant aux aventures de donjons et de dragons de sa jeunesse. Elle semblait tombée d’une autre planète. Son pantalon déchiré laissait entrevoir une plaie profonde causée certainement lors du choc.

-« Vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez là ! » , reprit la jeune femme.

-« Euh… je jouais au paintball avec des amis dans la forêt de Fontainebleau et puis j’ai dû glisser parce que je ne me rappelle de rien d’autre. »

-« au quoi… ? » , coupa la fille, interloquée.

-« Au paintball ! »

           Il lui tendit son pistolet PGP à boules de peinture qu’il tenait fermement dans sa main. Après un rapide examen, elle le dévisagea dans la pâle lumière qui émanait du petit feu. Ils se turent pendant un long moment. Chacun se demandant qui pouvait bien être l’autre.

-« Je vais devoir m’en aller », dit-elle enfin.

-« Vous n’allez pas partir dans cet état ! »

           Craig avait plutôt à cœur de ne pas rester seul dans la sombre forêt. La jeune fille s’adossa à la paroi de la cavité et sembla s’assoupir. Les événements de cette soirée avaient abattu Craig qui ne tarda pas à tomber dans les bras de Morphée.

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