Bella Sylvaeque 1997 – Chapitre 2

CHAPITRE DEUX

           La nuit venait de tomber sur la vaste région boisée couvrant les moindres reliefs d’une marque étrange. Quatre cavaliers allaient à vive allure sur une plaine dégagée. Leur trajectoire parfaite et leur coordination annonçaient un dessein précis où l’échec n’avait pas sa place.

Ils étaient tous quatre masqués par une cagoule. Leurs habits noirs ne permettaient que d’entrevoir quelques silhouettes dans l’obscurité d’une nuit sans lune. Arborant de magnifiques montures aux robes noires, brune et beige, ils gravissaient maintenant une petite colline. Il ne s’agissait certes pas de vulgaires brigands, les chevaux au caractère de feu et aux pas assurés en témoignaient.

Chevaux Cavaliers

Le chemin qu’ils suivaient ressemblait à présent à un jardin naturel. Les arbustes et les buissons semblaient avoir été choisis avec le plus grand soin. Les mauvaises herbes avaient été remplacées par des fleurs. Leur parfum aurait exalté les sens pour qui se serait promené dans la fraîcheur de ce paradis.

           Mais nos guerriers ne se préoccupaient guère de toute cette splendeur. Ils continuaient leur route impassibles. Le premier, un homme certainement de forte corpulence, menait la marche sans hésitation. Les autres cavaliers réagissaient au moindre de ses mouvements, rectifiant leur position lorsque cela était nécessaire. Le deuxième, à l’opposé du meneur, était filiforme. Il paraissait précieux par sa tenue. Les deux derniers fermaient le groupe, surveillant leurs arrières par des coups d’œil successifs, prêts à toute éventualité.

           Ils arrivèrent bientôt en haut de la colline. Ils descendirent silencieusement de leur monture et finirent à pied vers le sommet où une demeure imposante sommeillait depuis quelques heures. Ils firent le tour de la bâtisse, longeant avec précaution les murs de pierre de taille. Les seules ouvertures qu’ils rencontrèrent étaient protégées par de solides barreaux verticaux. L’un d’eux pointa son doigt en direction de l’étage supérieur. On pouvait y voir une fenêtre entrebâillée. Saisissant cette opportunité, le meneur sortit de son sac un lourd grappin accroché au bout d’une grosse corde de chanvre. Il fit tournoyer l’objet avec force avant de l’envoyer crever l’atmosphère pesante qui venait de descendre sur la colline. Les crochets cognèrent les battants de la fenêtres qui s’ouvrit violemment mais sans bris de glace, puis s’accrochèrent avec dextérité sur le rebord de la façade.

           Il se passa un petit moment. Le groupe attendait sûrement une réaction des occupants mais il n’en fut rien. Le précieux se hissa à l’aide de la corde le long du mur. Il progressa avec agilité et parvint à entrer sans difficulté. De son perchoir, il laissa tomber le grappin et disparut.

           Le meneur ramassa son instrument tandis que les deux autres contournaient la maison.

****

           Patientant devant la porte d’entrée principale depuis près d’une minute, les trois cambrioleurs étaient sur le qui-vive plus qu’auparavant. Dans cette situation, ils étaient à la merci d’un propriétaire sur ses gardes. La porte de chêne s’ouvrit enfin. Le précieux apparut et fit un signe de la tête à ses camarades.

demeure nuit sombre

           Une fois à l’intérieur, le meneur traversa le hall d’entrée sans prêter attention aux colonnes de pierre abondamment sculptées qui soutenaient fièrement le premier étage. Il fit claquer ses épaisses bottes noires sur le dallage fin de couleur pourpre avant d’atteindre une porte opposée à l’entrée. Il disparut à l’intérieur. Pendant ce temps, le précieux et ses acolytes s’étaient attaqués aux tentures et aux soieries qui ornaient les murs glacés.

Trop occupés à détacher et à rouler les précieuses œuvres, ils ne remarquèrent pas l’homme en chemise de nuit qui descendait à pas feutrés les escaliers le long du mur droit. Il était armé d’une arbalète et la pointait en direction des intrus. Bien que tremblant de peur, il réussit à crier d’une voix ferme :

-« Arrêtez immédiatement ! »

Tournant la tête, l’un des voleurs laissa échapper un :

-« Nom de dieu ? ! »

Le précieux lâcha un tapis qu’il était en train de ceinturer. Le maître de maison reprit confiance :

-« Contre le mur et n’essayez pas de tenter quoi que ce soit ! »

Tous trois abdiquèrent, le jureur continua de vociférer à voix basse. Puis soudain un coup sourd suivi par une chute claire : le meneur venait d’asséner un violent coup de gourdin sur la nuque du perturbateur.

-« Aidez-moi à porter le coffre ! », dit-il sans perdre de temps.

Derrière lui, dans l’encadrement de la porte, une magnifique malle taillée avec précision et habillée des métaux les plus rares attendait qu’on l’emporte. Le jureur accompagna le meneur pendant que les deux autres reprirent le déménagement. Cette fois-ci, inutile de s’attarder. En un instant, les voleurs se retrouvaient sur leur monture dans le chemin bordé de plantes parfumées. Ils partaient plus vite qu’ils étaient arrivés, laissant derrière eux une demeure pillée et son propriétaire inconscient.

****

Ils traversèrent la plaine au galop alors que le jour commençait à poindre et ralentirent la cadence à l’approche d’un village.

cavaliers plaine nuit

Maintenant trop loin du lieu du forfait, ils pouvaient reprendre leur souffle. Ils entrèrent dans le village par une rue annexe et empruntèrent plusieurs détours avant de s’arrêter devant l’enseigne d’une auberge fermée. Le précieux frappa à la porte de façon rythmée. Un homme bedonnant et de petite taille vint leur ouvrir.

-« Bonsoir, messeigneurs. Entrez, je vous prie. »

L’air décontracté, les quatre personnages entrèrent en parlant fort et déposèrent bruyamment leur butin sur les tables récemment lavées. Ils retirèrent leur cagoule avec soulagement puis s’assirent autour d’une table. L’aubergiste s’approcha d’eux en bon serviteur.

-« Que puis-je pour vous faire plaisir ? »

-« Quatre chopines de ta cave ! ! ! », répondit le meneur d’un air gai.

Sur ces mots l’aubergiste partit derrière son comptoir. Le meneur qui prenait ses aises commença à parler :

-« Voilà une bonne chose de faite. Il y a assez d’argent pour renflouer les caisses. »

Le jureur essaya de jeter un froid.

-« Pourtant on a failli être découvert cette fois-ci. »

-« Vous auriez vu vos têtes quand le propriétaire vous a surpris ! », coupa le meneur en riant à pleine gorge.

Le jureur baissa la tête tout penaud de sa couardise. Le précieux intervint alors. Sa voix glaça l’humeur du meneur qui n’avait encore jamais entendu cette femme prendre la défense de qui que ce soit. Elle parla sèchement.

-« Toujours est-il que nos larcins commencent à être connu des riches de toute la région. Notre identité ne pourra pas être tenue secrète très longtemps. »

Le silence emplit la salle. Le meneur était un homme imposant, peu agile mais d’une puissance incroyable. Ses traits grossiers et son ventre ballon accentuait son obésité. Mais étant donnée sa grande taille, il ressemblait à un monstre plutôt qu’à un homme complexé. A présent ses joues rosées nous le faisaient apparaître comme un bon vivant.

Le précieux, ou plutôt la précieuse, elle, ne semblait pas grisée par l’alcool. En fait, elle n’avait pas touché à sa chopine. Elle était fine, presque maigre, se tenait de façon masculine et ce n’était pas son peu de poitrine qui pouvait révéler sa féminité. Cependant sous ses traits sévères transparaissait une beauté froide.

Le jureur n’avait pas cessé de ressasser les événements de la nuit dans sa petite tête. « Et si les choses avaient mal tourné ! ». C’était un homme de taille moyenne, d’une banalité déconcertante et nerveux avec ça. Mais son anxiété ne semblait pas gagnée vraiment ses compagnons. Le dernier, le silencieux, n’avait rien dit depuis le début de cette aventure. On ne pouvait lire aucune expression particulière sur son visage. Il ne paraissait ni perturbé, ni enjoué par leur épopée. Il était fin et assez grand. Son visage long et efféminé comportait deux facettes : l’une faisait penser à la mort avec sa faucille, l’autre resplendissait du sourire angélique des elfes*.

Bref ces quatre individus n’avaient en commun que leur appartenance à un même groupe. Ils servaient tous le maître de la région, le seigneur Balzon.

Le meneur se leva d’un trait :

-« Il est temps de rentrer maintenant ! »

Étiqueté , ,