Bella Sylvaeque 1997 – Chapitre 3

CHAPITRE TROIS

La nuit de Craig fut agitée. Des monstres hideux le poursuivirent sans relâche dans des contrées arides jusqu’au matin.

Lorsqu’il se réveilla, la jeune fille de la veille n’était plus là.

           Le soleil dardait dans le ciel voilé de temps à autre par quelques moutons égarés. Craig n’avait pas très bien dormi, le sol avait été un peu trop « caillouteux » à son goût. Les dernières braises du feu s’endormaient pour toujours quand il se rendit compte que son pistolet n’était plus à portée.

-« Ah la saleté ! Elle en a profité pour me dépouiller. »

           Près du foyer, il vit le sac à dos de la jeune femme. Il l’ouvrit et y trouva un morceau de pain rassis avec un peu de viande séchée.

-« Bon je ne vais pas moisir ici. Il faut que je retrouve une route »

           Il mit le sac sur son dos et partit dans ses habits encore mouillés de la veille. Mais pour aller où ?

           Il marcha une bonne heure approximativement (car sa montre ne fonctionnait plus depuis un bout de temps) sans rencontrer âme qui vive. La forêt devenait plus dense et plus étouffante. On s’y serait cru observé. Pas simplement en surface mais scruté au plus profond de soi-même. Un doute envahit Craig. Le sentiment qu’il ne reverrait pas de sitôt son modeste appartement.

-« On dirait une fumée ! Il y a donc une habitation dans le coin. »

           En effet, une fumée noire semblait venir d’une clairière non loin de lui. Il s’enhardit et se dirigea vers la fin de son calvaire.

           Il aperçut alors un chemin de terre qui menait dans cette direction vers l’orée de la forêt. Échappant enfin à l’atmosphère de ce lieu, Craig découvrit une ferme en bordure d’un village. Mais chose surprenante, les toits des maisons étaient recouverts de chaume et non de tuiles.

-« Où est-ce que je suis encore tombé ? »

           Alors qu’il s’approchait de la bourgade par le chemin principal, il croisa une charrette de foin qu’un paysan vêtu de haillons poisseux conduisait. Ce dernier lui jeta un regard interrogateur tout en poursuivant sa route.

-« C’est une reconstitution historique ou quoi ? ! »

           Craig s’exclamait à haute voix avec dans son ton, un mélange de peur et d’étonnement. Mais il eut beau s’inventer de nombreuses interprétations de ce qu’il voyait, lorsqu’il entra dans la ville, l’évidence lui sauta aux yeux. Des centaines de gens s’activaient en tous sens formant des foules bruyantes. Le contraste entre les costumes de chacun était flagrant. Cela allait du riche bourgeois au pauvre mendiant. Ils jouaient tous leur rôle à merveille : les gestes, les intonations de voix, les expressions vieillottes ou inconnues étaient criantes de vérités, bien trop criantes. Même les détails des boutiques qui bordaient la rue était là, et d’autres encore qu’aucun historien n’avait soupçonnés. Il ne pouvait plus continuer à se voiler la face plus longtemps. La forêt étrange, la jeune femme bizarrement accoutrée et maintenant ce village entier, tous ces événements indiquaient que c’était lui qui n’était pas à sa place dans ce monde.

Marché médiéval

           Une série de questions s’engouffra dans son esprit : où était-il ? Pour quelles raisons ? Quel était ce monde ? Où était passé le sien ? Et surtout, comment retournerait-il chez lui ? Il resta un long moment immobile au milieu de l’avenue, les yeux dans le vide, désespéré. Il regarda enfin autour de lui, examina plus attentivement les choses qui l’entouraient et se rappela qu’il avait toujours rêvé de vivre à une époque telle que celle-là.

-« C’est une chance incroyable ! »

           Mais en son for intérieur, il souhaitait que cette vie nouvelle soit de courte durée. Ayant ainsi repris un peu de poil de la bête, il se dirigea à travers le flux de masse humaine vers l’étalage d’un marchand de fruits.

-« Dites-donc, mon brave, en quelle année sommes-nous ? »

-« En 1997, jeune homme, évidemment ! »

           Craig resta perplexe après avoir entendu cette réponse qu’il n’espérait pas. S’il était en 1997, pourquoi ne reconnaissait-il rien ?

****

Craig erra un long moment dans la rue principale, plongé dans ses pensées. Il éprouvait un profond malaise à être seul dans un monde inconnu qui lui semblait hostile. Ce n’est que quand il se sentit scruté qu’il releva la tête : les badauds s’écartaient sur son passage en le regardant de travers. Il réalisa que ses vêtements dépareillaient avec le style des habitants. Il s’enfuit alors à toute jambe, traversant la masse des passants avec force pour quitter la grande avenue.

Il s’arrêta dans une ruelle déserte à bout de souffle. Il était soulagé de se retrouver seul mais le problème subsistait. C’est alors qu’il vit, en longeant tranquillement la rue bordée de hautes maisons de torchis, une sorte de cape ample en toile de jute assez sale mais qui ferait  l’affaire. Regardant à gauche, puis à droite pour s‘assurer que personne ne serait témoin de son larcin (qui n’en était peut-être pas un), il s’en empara.

Un juron le fit mourir de peur.

-« Morbleu ! ! »

Un vieillard poisseux était en train de dormir sous cette infâme couverture. En se réveillant, il vit Craig debout devant lui, paralysé de peur et tenant dans une main son drap. Il se mit à hurler :

-« Au voleur ! ! ! »

           Pris de panique, Craig se mit à courir comme un fou dans la ruelle. Sa main était toujours crispée sur le bout de toge qu’il venait de ramasser. La voix du mendiant retentit de plus belle, criant successivement :

-« A moi ! »-« Au voleur ! »

           Craig se sentait comme un petit animal farouche dont on étudiait les réactions dans un univers hostile.

           La ruelle débouchait sur une avenue transversale où les habitants se promenaient calmement. Il tourna si rapidement en regardant par dessus son épaule le pauvre qui le poursuivait en gesticulant qu’il renversa à son passage une jeune femme qui venait de faire son marché.

           A peine eut-il parcouru une vingtaine de mètres que le grondement des badauds le rattrapa. Ils s’étaient joints au mendiant, répétant « Au voleur » en chœur. Les promeneurs, plus haut dans la rue, se retournaient curieux de tant d’agitation et sous l’effet de la surprise, ils libéraient le passage du fuyard.

           Bientôt un homme averti se mit sur son chemin et le renversa. Craig finit sa chute dans la poussière aux pieds d’un milicien qui s’apprêtait à l’intercepter la lance aux poings.

           Alors qu’il secouait la tête pour chasser le nuage de poussière qui l’asphyxiait, une demi-douzaine de soldats l’avaient encerclés. Ils le menaçaient de leur hallebarde mais n’osaient pas s’en approcher comme s’ils redoutaient quelque sortilège.

-« N’approchez pas, ce doit être un démon », cria l’un d’entre eux.

-« Qui êtes-vous ? », lança un autre, tout tremblant.

Soldats

           Mais avant que Craig n’ait pu articuler le moindre mot, un nouveau milicien, vêtu de manière différente, brisa le cercle de ses hommes. Contrairement à ses subalternes qui n’avaient pour protection qu’une chemise légère faite de pièces de cuir, lui, portait un gilet en mailles et une épée se balançait à son ceinturon. Un ruban blanc placé au-dessus de son épaule l’entourait jusqu’au flanc. Il s’avança vers Craig et parla avec autorité :

-« Levez-vous et veuillez nous suivre sans histoire ! »

           Craig qui en avait assez de se donner en spectacle devant une foule de curieux d’une mystérieuse époque, se laissa emmener par les miliciens. Il n’avait pas vraiment le choix d’ailleurs.

           Traversant la ville, ils arrivèrent près d’une maison fortifiée. En fait de fortifiée, il s’agissait plutôt d’une simple habitation à laquelle on avait ajouté quelques barreaux aux fenêtres et deux surveillants à la porte. On le fit entrer et il fut jeté dans une cellule crasseuse sans autre forme de jugement.

           Craig resta un long moment à analyser sa situation. Quel crime avait-il commis ? Un petit larcin de rien du tout et encore, c’était un malentendu. Une autre question avait plus d’importance : Quelle justice régnait sur ce pays ? S’il avait eu une réponse, il aurait pu prévoir son avenir.

-« S’il vous plaît, puis-je savoir ce qu’on va faire de moi ? », demanda-t’il poliment à deux sentinelles qui jouaient aux dés non loin de sa cellule.

           L’un d’eux se retourna, surpris de l’entendre parler mais il resta silencieux. On pouvait lire comme une supplication dans les yeux de Craig qui fixaient ceux de la sentinelle. Le soldat sembla craquer mais son partenaire lui dit à voix basse :

-« Ne lui réponds pas ! C’est un sorcier qui veut tenter de te charmer. »

Craig avait entendu ce chuchotement et fut triste lorsque le soldat détourna sa tête pour regarder son collègue.

-« C’est le capitaine qui m’a prévenu. Des compagnons viendront le chercher demain ! »

           Des compagnons ? De qui pouvait-il bien s’agir ? Craig s’interrogeait intérieurement.

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