La loi est la loi

           Il y a quelques temps, un petit peuple nomade errait dans un désert de sable rougeaud sous un ciel flamboyant, parcourrait des contrées arides en écrasant à chaque pas toujours plus de caillasse, et traversait des reliefs faiblement vallonnés où le ciel blanc et gris figeait l’atmosphère.

           Ces créatures, appelées Pijums, avaient souffert d’un terrible passé : un an auparavant, cette communauté avait été décimée par la colère d’une montagne crachant des braises. Parce que le rocher géant abritait la race depuis plus d’un siècle, les Pijums s’étaient sentis trahis. Ils avaient alors laissé éclater une rage inutile qui fut presque aussi meurtrière que le volcan.

           Ainsi expulsés, les survivants étaient maintenant à la recherche d’un autre lieu propice à leur sédentarisation.

pijum           Il était facile de suivre leur trace, à cause non seulement des nombreux déchets qu’ils abandonnaient derrière eux, mais également du bruit qu’ils émettaient perpétuellement. Gnome d’un mètre vingt en moyenne, les Pijums marchaient en canard, de façon désordonnée, se dandinaient de manière non rythmée et braillaient sans s’écouter.

Une peau fine, de couleur « pierre », recouvrait les maigres os qui leur servaient de jambes, un baluchon avait été jeté sur ces « cannes » pour faire office de ventre et une tête ovoïde s’emboîtait dans un cou noueux. Ces crapauds aux grands yeux reptiliens présentaient un museau court, des narines étroites et une bouche sans lèvre d’où sortaient des dents noirâtres à forme triangulaire.

Malgré cette triste apparence, on pouvait considérer les Pijums comme une race intelligente

La tribu était sous la domination de Garttaka, un Pijum que personne jusqu’ici n’avait encore osé défier. En brisant son prédécesseur membre après membre, il l’avait détrôné de façon convaincante. Son poids de quatre-vingt quinze kilos en faisait un guerrier hors norme. La plupart des Pijums pesaient en effet entre trente et quarante kilos. Ceux qui atteignaient la barre des soixante-dix s’attribuaient des postes de « lieutenant » ou tout autre poste pourvu qu’aucun guerrier ne s’y oppose énergiquement.

           Malgré la loi du plus fort, ou plutôt la loi du plus gros qui régissait la répartition du pouvoir, il s’agissait bien d’une communauté.

Dès leur plus jeune âge, les mâles étaient exercés à toutes les disciplines de combat. Ce qui finalement n’était pas très compliqué, car une fois l’art de la lance, l’art de la massue et l’art du caillou passés en revue, aucune autre compétence n’était plus utile. Les femelles, elles, étaient dressées pour obéir et assurer la descendance de la tribu. En échange, elles recevaient de quoi manger et la protection, dans la mesure du possible, des mâles.

Malgré le rite de reproduction qui s’effectuait à nuit obscure en bande, sans notion de couple, sans notion de viol, sans notion d’inceste, on pouvait toujours parler de société…

Car ces animaux pervers vivaient en groupe, bâtissaient et communiquaient.

 

ΠΑΥΣΕ

 

           Or donc, ces charmantes créatures dont le comportement lunatique oscillait entre le nombrilisme aigu et la démence haineuse, finirent par trouver une magnifique brèche dans le sol.

           Cette crevasse était longue d’un bon kilomètre, large de deux cents ou trois mètres en son milieu, et suffisamment profonde pour abriter de la poussière et protéger de la chaleur. Un membre du groupe fit remarquer que la chaleur était moins intense et la poussière plus rare dans cette nouvelle région. Le chef du clan, l’honorable Garttaka, répondit à cela qu’ « une précaution valait mieux… que… pas du tout », enfin bref, que ça n’avait pas d’importance ! et lui écrasa une hache à lame de pierre grossièrement taillée entre les deux oreilles.

           Les Pijums s’installèrent là pour tout recommencer.

           Les plus rapides s’accaparèrent les rochers qui composaient les parois du canyon et s’approprièrent les grottes naturelles qui trouaient le mur granitique. Dans leur caverne, là où la résistance était moindre, ils creusèrent des galeries afin d’agrandir leur terrier. Quand il arrivait que deux galeries voisines se croisent, les habitants réglaient le problème à coups de poings et de massue sur le crâne. Si l’affrontement restait stérile, le passage commun était comblé de part et d’autre, sinon le plus valide s’emparait du nouveau territoire. Quelquefois, lorsque les galeries s’empilaient dangereusement dans un même rocher, des effondrements avaient lieu. Dans ces cas-là, il était préférable d’occuper une des couches supérieures pour ne pas mourir étouffé. De l’extérieur, les terriers ressemblaient à des maisons troglodytes où il faisait bon vivre.

           Quant au reste de la tribu, ils n’avaient plus qu’à ramasser les grosses caillasses et les rares branches mortes pour construire des huttes primaires. Ces dernières sans fondation étaient bancales. Il s’en serait fallu de peu pour qu’un faible vent ne réussisse à les emporter. Fort heureusement, il n’y avait pas un souffle. En revanche, les Pijums troglodytes les détruisaient à coups de galets par pure méchanceté. Ceci donnait au village un aspect « ruines ».

Bientôt la communauté prit ses repères et apprécia sa nouvelle vie. Les Pijums se nourrissaient de la végétation qui acceptait de pousser dans la terre sèche, de bêtes gluantes vivant dans le sol et de quelques animaux coriaces supportant l’aridité de la région. Et puis, quand des « accidents » survenaient, on se régalait des cadavres des congénères.

Cependant il manquait quelque chose à la tribu : « un soutien, une raison de vivre, un dieu protecteur… » comme le volcan l’avait été pour eux.

canyon troglodyte

           Garttaka eut une grande idée. Une pierre gigantesque s’élevait tel un menhir à une extrémité de la crevasse. Il décida que ce serait le totem du clan.

           Mais il n’en resta pas là : il expliqua à ses suiveurs dans un patois simplifié la nécessité de créer des règles de vie pour le bien-être de tous. Cette idée lui était venue en observant les coutumes d’une tribu ennemie. Les Pijums, plus par crainte de leur chef que par admiration de ce trait de génie, acceptèrent sans broncher. Ainsi on grava la première loi dans la roche. Garttaka ayant été peu inspiré, elle ressemblait un peu près à cela : « Pas touche à la grosse pierre ». Des gardiens furent postés nuit et jour pour surveiller l’édifice sacré mais personne n’attenta quoi que ce soit.

           Le temps passait et les Pijums habitués désormais à rendre hommage au totem massif se demandaient quelle serait la prochaine règle. Garttaka y songeait aussi fortement. Hélas, rien ne lui venait. Le destin décida pour lui.

Par une cause inexpliquée, le chef éprouvait à des périodes rapprochées de fortes fatigues qui le contraignaient à renoncer à certaines activités. Plusieurs fois, il avait laissé en friche les aménagements pour sa grotte. Souvent, il renonçait à suivre les groupes d’exploration des contrées voisines. Toujours, il abandonnait à ses subalternes la charge de la chasse. Il s’inquiétait à présent que la tribu ne s’en rende compte et amorce quelque rébellion.

           Un autre jour où il se sentait de nouveau affaibli par le mal, il regagna sa caverne pour s’examiner. Il ne put déceler aucune anomalie sur son corps, si ce n’est qu’il semblait avoir perdu du poids. A partir de ce jour, il observa les changements chaque soir. Intelligemment, il s’était procuré une espèce de tresse de corde qui, enroulée autour des ustensiles de cuisine, servait à protéger les femelles des brûlures. Ce fil grossier lui permettait de mesurer le périmètre de son ventre ballon. Il le marquait avec une brindille souple pour comparer avec la mesure du lendemain. Au bout d’une semaine, il constata une différence qui lui parut importante. 

           Il se rappela alors du jour où il avait défié l’ancien chef. Ce dernier avait eu un regard crispé à l’approche de Garttaka, plus gros que lui de vingt kilos au moins. Aujourd’hui, c’était à lui d’être testé en permanence jusqu’à ce qu’un guerrier juge qu’on puisse le détrôner. Et sans doute connaîtrait-il les souffrances d’une torture lente et l’hostilité de tout un peuple. Un froid glacial lui traversa le dos. Pour la première fois, il tremblait. 

           Après une nuit agitée, il réunit devant la pierre sacrée tous les membres du clan et leur tint ce discours, traduit tant bien que mal du langage Pijum :

« Collacte*, le sang pijum peste pour peu d’effet. Le clan doit cesser ses excès de sordide et révéler son revirement aux autres races de rats qui  empuantissent la région. Que le jeu de jets de force soit jeté sur la pierre sacrée pour nous priver de notre rage. »

* Interjection Pijum pour s'adresser à toute la tribu - traduction littérale

           Ainsi fut fait.canyon pierre levee

           Les premiers temps furent difficiles. Beaucoup de Pijums pris dans l’action d’un règlement de compte, oublièrent l’interdiction et s’emportèrent à briser à plaisir quelques doigts et à trancher avec délectation quelques oreilles. Il fallut de multiples interventions des guerriers du clan et énormément de crimes punitifs pour que la loi s’ancre dans les petites têtes. Enfin les leçons portèrent leurs fruits. Les tortures abolies, les Pijums s’appliquaient maintenant à commettre des meurtres propres où les organes vitaux étaient broyés en premier, ou bien s’abstenaient de toute violence en refoulant leur agressivité et en reportant leur colère sur eux-mêmes ou sur les choses « non pijum ». A cette occasion, une partie de la flore fut détruite par le trop plein d’excitation des frustrés tandis que l’autre préféra flétrir plutôt que de subir les mauvais traitements des sadiques. Le canyon était désormais vide de végétation. Cela ne priva personne, les Pijums étant surtout des carnivores.

           Garttaka s’affaiblissait de semaine en semaine et même de jour en jour. Il savait qu’il ne pourrait plus garder sa crédibilité avec sa taille de guêpe. D’un autre côté, il était rassuré : sa mort serait sans souffrance.

           Une nuit, il se réveilla en sursaut, illuminé par une idée fabuleuse. Le lendemain, tout le clan était rassemblé devant la pierre sacrée. Il commença par féliciter la tribu pour son changement de comportement.

« Malgré quelques heurts, les Pijums ont réussi à refréner leurs instincts belliqueux. A présent nous sommes tout proche de la civilisation. Néanmoins, il manque un pas pour révéler notre sens de la vie de groupe : nous ne devons plus commettre de crime ! » 

* Traduit directement du pijum en bon français.

           En proposant cela, Garttaka assurait sa survie, même une fois détrôné. Cette fois-ci la pilule fut plus difficile à avaler. Dans un premier temps, les guerriers pijums, la tête levée comme des chiens attentifs aux instructions de leur maître, avalèrent leur salive grasse. Puis il se regardèrent de côté, réalisant qu’ils ne pourraient plus manifester leur supériorité.

           Le plus gradé des soldats tenta de grogner son mécontentement. Garttaka dans un dernier effort, gonfla son ventre pour paraître imposant et lança un regard furieux contre l’intrigant. Ce dernier se tut immédiatement. La loi fut adoptée.

           Lorsque la règle eut été définitivement gravée, un pijum chétif s’approcha du chef et demanda la parole. Un des gardes du totem s’apprêtait à punir cet avorton quand Garttaka, de bonne humeur, lui signala la règle portée sur la pierre sacrée. Le gardien s’arrêta net et le maigre Pijum put s’exprimer. 

« Pour la première fois, je prends la parole. J’aimerais ajouter une règle en complément de celle que nous venons d’accepter de notre honorable chef Garttaka. Certaines tribus, moins développées que nous, considèrent que faire des repas de leurs cadavres est un acte animal. En effet, appartenir aux « mangeurs de frères » ne donne pas bonne réputation au clan, aussi enterrons nos morts plutôt que de nous en régaler ! » *

* Traduit directement du pijum en bon français.

                       L’auditoire hocha la tête sans rechigner. Les Pijums n’étaient plus à cela près. Déjà, ils avaient renoncé à s’entre-tuer, alors manger ou se priver des cadavres de leurs congénères n’avait plus grande importance. La quatrième loi fut gravée.

           A la suite de cette réunion, les crimes cessèrent totalement. On déplora en revanche une légère hausse des accidents. Le seul changement majeur fut une augmentation prodigieuse de chasseurs. En effet, la sélection par le combat n’étant plus de mise, tout Pijum pouvait s’adonner aux arts guerriers. Ainsi les traques de gibier se multiplièrent. Les pauvres créatures subirent la souillure des cailloux, les piqûres des lances, les brûlures des torches et les morsures de pièges plus abominables les uns que les autres. Les chasseurs furent très inventifs pour améliorer les techniques de pistage et usèrent d’une imagination débordante pour déverser leur haine sur les malheureuses proies impuissantes.

           Parallèlement, Garttaka dépérissait à vue d’œil. Et bientôt, ce qui devait arriver arriva. Opporton, le plus solide guerrier du moment, proposa sa « candidature » devant le clan réuni. Pour toute procédure, il s’avança vers le chef chétif qu’était devenu Garttaka et brandit une massue colossale au-dessus de sa tête. Un silence général accompagna cet acte. Devant le totem, Garttaka avait l’air d’un misérable ver face à son adversaire. Le mépris parut monter dans les yeux d’Opporton qui fit siffler ses narines. Pourtant, il tourna son regard vers la pierre sacrée et abattit sa massue de toutes ses forces sur le sol poussiéreux. De l’attroupement de Pijums éclata une salve d’applaudissements. On célébrait la venue d’un nouveau chef sous l’aura bienveillante du rocher aux lois. Garttaka n’avait pas réagi. Il tourna les talons et s’en alla tête basse. Cependant le bonheur se répandait dans son corps. Après avoir connu la jouissance de la domination, il allait pouvoir profiter de ses vieux jours paisiblement grâce à la pierre sacrée.

           Mais sa retraite fut aussi courte que le règne d’Opporton.

           Peu de temps avait passé quand les chasseurs du clan se plaignirent des difficultés à trouver du gibier. L’un des guerriers expliqua que les massacres gratuits des nombreux chasseurs avaient amenuisé les réserves d’animaux. Et bientôt, il ne resta plus la moindre petite bête dans tout le canyon.

           Opporton, optimiste, préconisa que le clan se contente d’herbes pendant un moment. Mais là encore, la végétation était quasi inexistante depuis les mauvais traitements infligés par les membres frustrés. Il fallait trouver une autre solution. Un des lieutenants d’Opporton suggéra qu’on tue les Pijums les plus faibles du clan. On lui rappela la présence de la pierre sacrée, et il se retrouva plus bête qu’il n’était déjà. Le chef allait ordonner qu’on mange les cadavres, morts de vieillesse, mais la dernière loi contre le « cannibalisme » ne le permettait plus.

           La tribu entra alors dans une terrible période de famine. Opporton conseilla que les membres s’agenouillent devant le totem en le suppliant de leur venir en aide. 

           Les semaines et les mois passèrent dans le calme et les prières des Pijums affamés. Les vieillards, Garttaka le premier, et les jeunes succombèrent d’abord au jeûne forcé. Les femelles privées de pitance subirent le même sort. Les guerriers les moins robustes connurent une mort lente les faisant osciller entre le léger sommeil et le coma profond.

           Au début de l’hécatombe, les Pijums valides mettaient en terre les corps de leurs congénères. Puis ils préférèrent conserver leurs maigres forces pour prier au milieu du vaste cimetière.

           Tout espoir semblait perdu lorsqu’un chipo* sortit sa tête de sous le sol, à proximité du rocher sacré. En l’apercevant, la poignée de survivants eut un élan de joie. Ils s’élancèrent vers la petite bête, mais celle-ci, plus prompt qu’eux, disparut dans son terrier. Décidés à réconforter leur ventre, les guerriers creusèrent le sol à l’aide de pierres tranchantes. Ils mirent à nu une dizaine de galeries où d’autres chipos et des créatures du même acabit avaient élu domicile. Ces dernières prirent la fuite dans leurs souterrains encore couverts. Les Pijums remontèrent la filière et furent bientôt bloqués par le rocher sacré. Des centaines de terriers s’étendaient sous le totem assurant le meilleur des refuges aux animaux. Le premier lieutenant d’Opporton, l’eau à la bouche, saisit sa lance et invita ses compagnons à le suivre dans la chasse sous le rocher. Mais Opporton réalisa soudain. Et levant des yeux emprunts du désespoir vers la cime du totem, il lut la première loi qui leur serait fatidique :

menhir

« Pas touche à la grosse pierre ! »

 

* Chipo : Créatures à six pattes, de la taille d’un lapin, à poils ras et au corps en forme de saucisse dont la chair est délicieuse.

 

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